A propos

– Un événement à multiples épisodes, répartis sur plusieurs mois, dont les ondes secouèrent le monde pour des décennies, jusqu’à celle-ci au moins. 

– Un traumatisme à l’échelle anthropologique dont les rescapés ont persisté à témoigner devant les générations nouvelles d’autant plus fébrilement qu’ils devenaient moins nombreux, angoissés que leur message disparaisse avec eux. 

– Une interrogation sur les risques de récidive, sur la persistance du « mal radical » qui inspira, organisa et laissa s’effondrer sur ses victimes un univers dystopique, mais fonctionnel et bien réel, destiné à pérenniser la suprématie d’une supposée race des seigneurs en transformant la plèbe en sous-humanité.

Dépot de gerbe par la vice président et le président de l'Amicale de Mauthausen

Il est incontestablement question d’une sensation, intense et éperdue, de liberté reconquise, et de conscience éprouvée qu’il s’agit bien là de l’enjeu essentiel pour la dignité et le devenir humains. Avec le Stutthof et Theresienstadt, Mauthausen (5 mai 1945) et ses propres camps annexes d’Ebensee (6 mai) et du Loibl Pass (7 & 8 mai) furent les derniers des camps libérés, vers lesquels avaient été évacuées les marches de la mort venues des autres grands camps. Sur place, sur la place d’appel, l’arrivée de quelques véhicules américains fut immédiatement perçue comme la fin du règne des SS, et la possibilité pour les détenus, notamment via leur Comité international, de reprendre la main sur leur sort, en repoussant les dernières tentatives des SS et en réorganisant une population famélique de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes épuisés — mais libres.

Cette liberté à grand peine recouvrée s’accompagna aussitôt de l’effroyable constat de l’ampleur du désastre : chacun put compter le nombre de ses camarades assassinés, mais le décompte global resta incroyablement hésitant. Aujourd’hui encore, la marge d’approximation, autour de 100 000 morts, reste floue. Au copain mort dans ses bras, chaque survivant s’efforça de tenir sa promesse d’aller informer sa famille au pays ; mais qui pourrait jamais pleurer tous ceux qui moururent seuls, comme des chiens, inconnus et comme déjà oubliés, notamment dans ces dernières semaines de l’hiver et du printemps 45 où la courbe de mortalité devint exponentielle ? 

80 ans après, l’Amicale continue de rassembler dans la même pensée cette joie, cette horreur et ce deuil impossible : seul moyen d’estimer au plus juste l’effarant prix de « la liberté du monde ».

En ce printemps 2025, nous en sommes encore à mesurer la profondeur du traumatisme, que les chiffres ci-dessus ne résument pas. C’est qu’au-delà des actes de justice sommaires (lynchages), formalisés (Procès de Nuremberg, 1945 ou, pour Mauthausen, Procès de Dachau, 1947), ou du bien abstrait « jugement de l’histoire » que les victimes directes pouvaient entreprendre ou espérer, il s’est agi de penser la blessure faite au genre humain dans son ensemble, à travers une foule indistincte de détenus de maintes origines parmi lesquels certains de ses plus valeureux représentants : Républicains espagnols 5 ans dans cet enfer, communistes allemands parfois 10 ou 12 ans, juifs de tous les pays d’Europe, toujours les plus humiliés… Les individus purent-ils être jamais guéris d’avoir subi, chaque heure de chaque jour pendant des années entières, des tortures physiques et morales qui visaient systématiquement à abolir leur humaine condition ?

De retour dans des sociétés déjà emportées par la promesse d’une résurrection économique, eurent-ils même la possibilité de faire comprendre leur mal être définitif ? Qui dira la douleur que leur fut la résignation à se taire plus souvent qu’à leur tour, eux qu’on avait fait taire ou crier à coups de triques ? Et nous qui avons, quand s’en présentaient les occasions, écouté fiévreusement leurs paroles, avons-nous suffisamment observé leurs silences ?

En 2025, notre Amicale persiste donc à faire lire, entendre et regarder ces femmes et ces hommes qui osèrent s’exprimer, au fil de ces décennies.

Les 80 ans passés n’ont en effet pas levé les obstacles, anciens ou nouveaux, qui obstruaient leurs désirs d’avenir dont fut forgé le Serment de Mauthausen, prononcé en douze langues le 16 mai 1945 sur la place d’appel. Sa clé de voûte, le « Monde de l’Homme libre » est-il le nôtre ? Certes les différences d’appréciation à ce sujet n’ont cessé de proliférer au rythme des soubresauts de l’histoire européenne et mondiale, et d’animer, naturellement, les débats politiques (y compris en notre sein). Est-il pour autant vain de revenir à cette leçon tirée immédiatement de leur sortie de l’enfer nazi, quand aujourd’hui, par le monde, au cœur de l’Europe, dans ce qui fut le Troisième Reich, des forces politiques, appuyées sur des nationalismes réchauffés masquant mal un racisme foncier changeant parfois de cible, multiplient les allusions de plus en plus explicites au langage, aux gestes, aux idées et aux actes des nazis ? Certains historiens estiment que les principes nazis, leurs techniques de gestion des « ressources humaines » ont percolé dans nos sociétés. Loin de les cantonner au rôle tragique de Cassandre, en 2025 plus que jamais, le rôle d’associations comme la nôtre doit être de leur permettre de poursuivre leurs analyses, et de les proposer dans le débat civique et républicain. 

En 2025, l’agenda de l’Amicale de Mauthausen (cliquez-ici) est donc tissé de ces différentes strates de mémoire : la gratitude envers les libérateurs, l’hommage aux morts en déportation ainsi qu’aux rescapés acharnés à témoigner, l’interrogation durable sur le sens et le poids historique de l’univers concentrationnaire, l’interpellation au monde contemporain sur ses capacités de naïveté, d’amnésie, de négationnisme ou, pire, d’effacement de toute historicité.

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